FLAP sans le P

ce que révèlent les données mondiales de capacité de peering sur la France et pourquoi les IXP régionaux doivent s'y intéresser

Article compagnon de l’étude de Gaël Hernández « Peering Capacity at Public Internet Exchanges: What the Data Reveals » (RIPE Labs, juin 2026).

Au début de l’été, Gaël Hernández a publié une étude qui mérite une lecture attentive de la part de tous ceux qui travaillent sur l’interconnexion en France. En agrégeant, à partir de PeeringDB, la capacité des ports de dix des réseaux CDN, cloud et contenu les plus présents sur les IXP, Akamai, Meta, Amazon, Hurricane Electric, Cloudflare, Fastly, Microsoft, Google, Netflix et ByteDance, il a établi un classement des points d’échange mondiaux selon la capacité que ces réseaux y ont réellement déployée. La métrique est simple, mais parlante : elle montre où les réseaux qui génèrent l’essentiel du trafic grand public ont choisi de placer leur périphérie de peering public.

Les chiffres donnent le vertige. Akamai maintient à lui seul 79 Tbit/s de capacité de peering public répartis sur 248 points d’échange. IX.br São Paulo domine le classement mondial avec 22,8 Tbit/s de capacité CDN agrégée, plus du double du deuxième, DECIX Francfort. Cinq points d’échange (IX.br São Paulo, DE-CIX Francfort, Equinix Singapour, BBIX Tokyo et IX.br Rio de Janeiro) accueillent la totalité des dix réseaux analysés.

Mais pour ceux d’entre nous qui travaillent sur l’interconnexion en France, le résultat le plus frappant n’est pas de savoir qui figure dans le classement. C’est de savoir qui n’y figure pas.

Le P manquant

Depuis vingt ans, le récit de l’interconnexion européenne s’écrit avec l’acronyme FLAP : Francfort, Londres, Amsterdam, Paris. Dans les données de Gaël, l’Europe place cinq points d’échange dans le top 30 mondial, Francfort, Londres, deux à Amsterdam, et Milan. Paris est absente. La quatrième position européenne n’est pas tenue par un point d’échange parisien mais par NL-IX, et la cinquième par MIX à Milan.

Restons prudents avec la métrique : il s’agit de capacité de ports déployée par dix réseaux précis, pas de trafic, pas de nombre de participants, pas de pertinence économique.

France-IX demeure un point d’échange en bonne santé, avec une communauté solide.

Mais la capacité de port, c’est là où les CDN votent avec leur argent, et le vote est sans ambiguïté : les dix plus grandes sources de contenu de l’Internet ont collectivement estimé que Paris ne nécessitait pas la même échelle de peering public que Francfort,

Amsterdam ou Londres, ni que São Paulo, Johannesburg ou Mumbai.

Ce n’est pas un accident. C’est une architecture.

Le baromètre de l’interconnexion de l’ARCEP documente l’anomalie française depuis des années. Le trafic entrant sur les réseaux des principaux FAI français a atteint 50,8 Tbit/s fin 2024, en croissance de 9,2 % sur un an. Mais regardons comment ce trafic arrive : dans l’édition 2024 du baromètre (données S2 2023), environ 54 % entrait via le transit, environ 45 % via le peering privé, et à peine 1,2 % via le peering public sur les points d’échange. Le volume de peering public avait même reculé d’un tiers, retrouvant son niveau de cinq ans auparavant.

L’explication structurelle est bien connue. Une part importante du « transit » est interne au groupe Orange, le trafic qui s’écoule d’Open Transit International, le Tier 1 d’Orange, vers RBCI, son réseau de collecte domestique. Ajoutons un marché FAI concentré autour de quatre acteurs nationaux, une forte culture d’interconnexion privée et de peering payant, et le déploiement massif de caches CDN on-net à l’intérieur des réseaux des FAI : on obtient un pays où le contenu parvient très efficacement aux utilisateurs, mais presque entièrement en dehors du tissu public, neutre et multilatéral qu’offrent les IXP.

Fait intéressant, l’étude de Gaël identifie le même schéma ailleurs : l’absence de points d’échange australiens du top 30 est attribuée à un marché FAI concentré, desservi par des caches profonds. La France n’est pas seule ; elle est simplement la plus grande économie européenne à avoir organisé son interconnexion de cette manière.

Pourquoi le reste des données devrait encourager les IXP régionaux

Si l’étude ne faisait que confirmer la position singulière de Paris, elle resterait une curiosité. Ce qui la rend stratégiquement intéressante pour la communauté FRNIX, ce sont trois enseignements venus d’autres régions.

Le modèle distribué fonctionne. NL-IX, quatrième en Europe en capacité CDN déployée, n’est pas un géant mono-métropole. C’est un tissu distribué couvrant plus de 83 sites dans une douzaine de villes et plus de huit pays. La conclusion de Gaël mérite d’être retenue : les architectures d’échange distribuées pourraient de plus en plus compléter, voire partiellement remplacer, le modèle traditionnel du point d’échange mono-métropole. C’est précisément la thèse qui fonde une fédération d’exchanges régionaux. La valeur d’interconnexion n’a pas vocation à s’empiler dans un seul bâtiment d’une seule capitale.

Les exchanges communautaires peuvent atteindre le plus haut niveau. Trois des principales plateformes nord-américaines du classement, SIX Seattle, CIX Atlanta et FL-IX Miami, sont des points d’échange associatifs, à but non lucratif, opérant dans le marché Internet le plus commercialisé au monde. Échelle et gouvernance communautaire ne sont pas incompatibles.

Une stratégie nationale coordonnée paie spectaculairement. Le Brésil place 3 points d’échange dans le top 6 mondial. Le modèle d’IX.br, une empreinte nationale coordonnée avec un ancrage local fort, de São Paulo à Fortaleza, a fait du peering public le principal mécanisme de livraison de contenu du pays : Meta y déploie à lui seul 6,4 Tbit/s à São Paulo. Un pays a décidé que le trafic devait s’échanger localement, a construit le tissu pour cela, et les CDN ont suivi.

Ce que cela signifie pour nous

La France dispose d’une excellente fibre métropolitaine, d’un écosystème de datacenters dense, de câbles sous-marins atterrissant à Marseille, et de l’un des taux d’adoption IPv6 les plus élevés au monde. Ce qui lui manque, ce n’est pas l’infrastructure : c’est une culture de l’interconnexion qui valorise l’échange public et neutre du trafic au plus près des utilisateurs, à Toulouse, Lyon, Marseille, Bordeaux, Lille, Nantes et ailleurs.

Les données montrent que l’opportunité est réelle. Les CDN investissent démontrablement dans le peering public là où les écosystèmes locaux le justifient, au Brésil, à Johannesburg, à Mumbai, à Seattle. S’ils ne l’ont pas fait en France, c’est parce que la demande s’est structurée autour du transit et de l’interconnexion privée, pas parce que la France serait inintéressante.

Pour les points d’échange régionaux, la feuille de route qui se dégage des données est claire : fédérer plutôt que fragmenter, afin qu’un tissu français distribué présente une proposition de valeur cohérente ; ancrer chaque exchange dans sa communauté locale d’opérateurs, d’hébergeurs, d’universités et de réseaux publics, car, comme l’écrivait Gaël lui-même il y a quelques années, il n’y a pas de point d’échange sans communauté ; et mesurer puis publier, car la visibilité dans PeeringDB et les statistiques publiques est ce qui permet de figurer sur la carte que consultent réellement les équipes de capacity planning des CDN.

L’absence de Paris du top 30 mondial n’est pas un verdict sur la France. C’est la photographie de choix faits pendant vingt ans, et une invitation à en faire d’autres pour les vingt prochaines années.

Sources : Gaël Hernández, « Peering Capacity at Public Internet Exchanges: What the Data Reveals », RIPE Labs, 4 juin 2026 (repris également sur l’APNIC Blog et ISOC Pulse) ; ARCEP, Baromètre de l’interconnexion de données en France, éditions 2024 et 2026.

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