Radiographie de l'Internet français : L'hyper-concentration des ASN et l'urgence de la décentralisation

L’architecture d’Internet a été pensée, dès ses origines, pour être distribuée et résiliente. Pourtant, l’analyse de la répartition géographique des infrastructures réseaux en France révèle une réalité bien différente : une hyper-concentration francilienne qui pose de sérieuses questions sur la résilience technique et économique de notre écosystème numérique.

Une étude inédite portant sur les 1 855 Systèmes Autonomes (ASN) français enregistrés auprès du RIPE NCC [1] met en lumière un déséquilibre territorial frappant. À l’heure où les Points d’Échange Internet (IXP) régionaux tentent de mailler le territoire, cette radiographie souligne l’importance stratégique du peering local.

O que é um ASN?

Avant d’entrer dans le vif du sujet, un bref détour technique s’impose. Internet n’est pas un réseau unique et monolithique : c’est une fédération de dizaines de milliers de réseaux indépendants, chacun identifié par un Numéro de Système Autonome (en anglais Autonomous System Number, ou ASN). Concrètement, un Système Autonome (AS) désigne tout réseau IP placé sous une politique de routage commune et gérée par une seule entité administrative — qu’il s’agisse d’un opérateur télécom, d’un fournisseur d’accès à Internet (FAI), d’un hébergeur, d’une grande entreprise, d’une université ou d’une collectivité territoriale.

Chaque ASN est un numéro unique attribué par les registres régionaux d’Internet (RIR). En Europe, c’est le RIPE NCC (Réseaux IP Européens Network Coordination Centre) qui en assure la distribution. L’ASN est l’identité d’un réseau sur la scène mondiale du routage : c’est grâce à lui qu’un opérateur peut annoncer au reste d’Internet les blocs d’adresses IP qu’il gère, via le protocole BGP (Border Gateway Protocol), le protocole de routage qui assure la cohérence de la « carte » globale d’Internet.

Qui peut obtenir un ASN ?Exemples concrets
Opérateurs télécom et FAIOrange (AS3215), OVEA (AS29608), SFR (AS15557)
Hébergeurs et datacentersOVHcloud (AS16276), Scaleway (AS12876)
Grandes entreprisesAirbus, BNP Paribas, SNCF
PME/PMIArtPrice (AS20672), SAB System (AS210684) OL Groupe (AS201900)
Universités et organismes publicsRenater (AS2200), CNRS
Collectivités et acteurs régionauxCertains syndicats d’initiative numérique

Posséder son propre ASN confère une autonomie de routage : l’entité peut choisir ses chemins d’acheminement du trafic, négocier directement des accords de peering avec d’autres réseaux, et ne plus dépendre d’un seul fournisseur de transit. C’est, en quelque sorte, passer du statut de locataire à celui de propriétaire dans l’écosystème Internet. Le nombre d’ASN présents dans un territoire est donc un indicateur pertinent de la maturité, de la diversité et de la résilience de son infrastructure numérique.

L’Île-de-France, centre névralgique (et point de fragilité) du réseau

Les données sont sans appel. Sur les 1 855 ASN attribués à des organisations françaises, près de la moitié (48,9 %) sont domiciliés en Île-de-France.

Région administrativeNombre d’ASNPourcentage
Île-de-France90748,9 %
Auvergne-Rhône-Alpes22312,0 %
Provence-Alpes-Côte d’Azur1075,8 %
Occitanie854,6 %
Grande Oriente764,1 %
Hauts-de-France744,0 %
Pays de la Loire713,8 %
Nouvelle-Aquitaine703,8 %
Bretanha703,8 %
Normandie382,0 %
Bourgogne-Franche-Comté301,6 %
Centro-Val de Loire221,2 %
Outre-Mer (DOM-TOM)60,3 %
Corse30,2 %
Non identifié / Adresse incomplète733,9 %

Loin derrière, la région Auvergne-Rhône-Alpes (12 %) et Provence-Alpes-Côte d’Azur (5,8 %) tentent de faire figure de pôles secondaires, portées par le dynamisme de Lyon et le rôle stratégique de Marseille comme hub d’atterrissage des câbles sous-marins.

Plus inquiétant encore, une analyse à l’échelle départementale révèle que 10 départements français ne comptent absolument aucun ASN sur leur territoire (l’Ariège, la Dordogne, le Loir-et-Cher, la Haute-Marne, la Meuse, la Nièvre, la Haute-Saône, le Tarn-et-Garonne, la Guyane et Mayotte).

Si l’absence d’ASN ne signifie évidemment pas une absence de connectivité Internet pour les citoyens de ces territoires, elle traduit une réalité économique : les opérateurs, hébergeurs et entreprises qui déploient des réseaux dans ces zones gèrent leur routage BGP depuis des centres de décision situés ailleurs. Le trafic local est ainsi contraint de faire des allers-retours vers Paris ou les grandes métropoles, augmentant mécaniquement la latence et la dépendance aux artères de transit nationales.

La France face à ses voisins européens : un retard structurel ?

Pour comprendre l’ampleur de ce phénomène, il convient de regarder au-delà de nos frontières. Selon les données de la zone RIPE NCC [2], la France se classe au 6ème rang européen en nombre absolu d’ASN (1 842), derrière la Russie, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Pologne et l’Ukraine.

Cependant, rapporté à sa population, le dynamisme de l’écosystème réseau français interroge. Avec environ 27 ASN par million d’habitants, la France est largement distancée par l’Allemagne (près de 38 ASN/million d’hab.), le Royaume-Uni (45 ASN/million d’hab.) et surtout les Pays-Bas (plus de 87 ASN/million d’hab.).

Ce différentiel s’explique en partie par la culture du peering et de la décentralisation. L’Allemagne, État fédéral, bénéficie d’un maillage de datacenters et d’acteurs réseaux répartis sur plusieurs pôles économiques forts (Francfort, Munich, Hambourg, Berlin). En France, la tradition jacobine semble s’être transposée à l’architecture réseau, concentrant les investissements, les compétences et les infrastructures autour de la capitale.

Le peering régional : une nécessité technique et économique

Face à cette hyper-concentration, le développement des IXP régionaux apparaît non plus comme une simple option d’optimisation, mais comme une nécessité stratégique.

Comme le rappelle l’association FRNIX, qui fédère les acteurs de l’interconnexion en France [3], les IXP jouent un rôle d’amortisseur en temps de crise. En permettant aux réseaux d’échanger du trafic localement, ils réduisent la dépendance aux routes de transit longue distance.

« Les IXP réduisent la dépendance aux routes de transit longue distance. En permettant aux réseaux d’échanger localement, ils apportent à la fois des gains de latence et un atout structurel : l’autonomie. En cas de crise (guerre, catastrophe), cette autonomie devient résilience. » — Antonio Prado [4]

La France compte aujourd’hui 19 IXP actifs, regroupant plus de 730 membres [5]. Des initiatives comme Breizh-IX en Bretagne, Ouest.Network à Nantes, ou Lillix dans les Hauts-de-France démontrent qu’il est possible de créer des écosystèmes locaux viables. Ces infrastructures permettent de garder le trafic local au niveau local : un e-mail envoyé depuis Rennes vers un serveur hébergé à Rennes n’a aucune raison technique de transiter par Paris.

Vers un rééquilibrage de l’Internet français

L’enjeu des prochaines années sera d’encourager la création de nouveaux Systèmes Autonomes en région. Pour les entreprises de taille intermédiaire, les collectivités locales ou les universités, obtenir son propre ASN et annoncer ses propres préfixes IP est le premier pas vers l’indépendance numérique.

Cela nécessite un effort de pédagogie et de formation, missions que portent des acteurs comme FRNIX à travers ses ateliers BGP et ses événements régionaux. La décentralisation de l’Internet français ne se décrète pas ; elle se construit routeur par routeur, session BGP par session BGP, en rapprochant les données de leurs utilisateurs finaux.

La résilience de notre infrastructure nationale dépendra de notre capacité à transformer cette toile d’araignée centralisée en un véritable réseau maillé, robuste et distribué.

Fontes e créditos

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